berger lozère aventure roman

Amen ou Un chien à Paris.

 

 

A l'origine une pièce de théâtre qui s'appelait Guillaume, Amen ou un chien à Paris raconte les aventures (véridiques) d'un berger Lozérien. Dieu lui a confié un message pour le roi alors en guerre contre les Anglais et les Bourguignons. Encouragé par le curé de son village, un prêtre ambitieux, il se met en route pour la cour de France. Une prostituée tout ce qu'il y a d'accorte est censée gagner l'argent de leur voyage au fur et à mesure. L'accompagnent aussi Joseph, plus tout jeune, mille métiers, mille misères mais de la malice rustaude, un âne brave comme tout et un chien. C'est le chien qui raconte. 

 

Amen

 

ou

 

Un chien à Paris

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1.Comment moi, Edouard dit Amen, hier chien de berger suis aujourd'hui dans le commerce.

 

   Je suis né bâtard. Jaune de poil, morveux de naissance. Court sur pattes. Un chien de rien. Pendant des années je me suis nourri dans les caniveaux, sur les tas de fumier. Quand on me jetait un croûton de pain c'était fête ! J'ai mangé du mulot, de la charogne. Et je dormais sur le pas de la porte. Aux beaux jours. Les autres six mois de l'année, l'hiver est long en Margeride, je dormais à l'abri d'un meule de paille ou de quelques genêts. Mais ça c'était avant. Avant mon voyage. C'est que je reviens de Paris !

   Je suis la célébrité de la paroisse ! On me montre du doigt, on me flatte, on me gâte. Pensez, Paris ! A des lieux et des lieux de Montialoux ! T'es un bon chien, Amen  ils me font.  Fidèle et futé !  Fidèle ? Où voulaient-ils que j'aille ? Un chien errant famélique, quand il a un chez lui, il y retourne ! Futé ? Nous avons notre flair pour nous, c'est juste. Et sans doute un sens inné de l'orientation. J'ai toujours su s'il fallait prendre à droite, ou à gauche... Mais ce qu'ils ne savent pas c'est que j'ai suivi Maria. De quelques jours...  

   Ils m’ont reçu à bras ouverts. L'aubergiste m'a ouvert sa porte. Ça lui attire du monde, un chien qui a vu tellement de pays et qui est revenu d'aussi loin. Un peu comme ces loups morts qu'on montre de village en village pour avoir la pièce. Les gens entrent, me cherchent des yeux et s'exclament : c'est lui ? Alors c'est lui ! Ensuite ils boivent. Commerçante dans l'âme, la Jeanne ! Elle se vendrait pour quelques sous ! D'ailleurs les mauvaises langues prétendent que mais non ! Je ne dirai rien. Elle me nourrit, je dors sur un vieux sac près de son feu et puis une auberge : y a toujours des gens attablés ! Rendez-vous compte ce que ça représente ne serait ce qu'en peaux de saucissons... Un paradis ! A part chien de boucher ou d’équarrisseur... Mais ces gens-là n'ont pas de chien, ils n'en ont pas besoin...

     Amen, elle me fait la Jeanne, c'est mieux que le confessionnal ici, non ? Je fais celui qui n'entend pas. Jusqu'à mon dernier jour alors elles vont m'être reprochées ces quelques heures qui m'ont valu mon surnom ? Oui, bon, j'étais malade. Une mauvaise grippe. Le nez qui vous coule, la tête lourde, de la fièvre... Quand on n'a nulle part où aller... Je me suis traîné jusqu'à l'église et je me suis allongé dans le confessionnal, caché par le rideau. C'est Léontine qui m'a trouvé en venant se confesser. Elle a poussé un tel cri que je me suis réveillé. J'ai bondi jusqu'à la porte. Monsieur le curé m'a bien un peu poursuivi mais j'allais mieux, je lui ai échappé sans peine. C'est vrai que sa soutane le gênait pour courir. Le bedeau s'est fait remonter les bretelles: il avait perdu le sens du sacré qu'il avait laissé un chien se coucher dans l'église? Le lieu Saint avait été violé! A croire que j'avais batifolé avec la chienne du maire ou apporté mon manger dans ce confessionnal! Les gens sont méchants par chez nous. Ils se sont d'abord moqués du curé. Pour une fois il avait quelqu'un à la messe y disaient. C'est vrai qu'en semaine il dit sa messe basse tout seul, la plupart du temps... S'il la dit. Puis ils se sont moqués de moi. Est ce que tu sais le latin d'abord pour faire les réponses? Un malin a glissé: il connaît amen. Le surnom m'est resté.

 

2.Où il est démontré que chien de berger n'est pas une sinécure mais un métier à risques.

 

   Je vous vois venir.Vous vous dites: Paris? Mais c'est à des jours et des jours de marche de Montialoux, Paris! On a beau avoir quatre pattes, ça en fait du chemin! Et aller à Paris pour quoi faire? Un cheval, vous comprendriez... A la rigueur. Un cheval, ça galope! Ca voyage... Mais un sale bâtard pelé, pourquoi irait-il à Paris? Que des montreurs d'animaux savants exhibent un ours, ça se voit. Même un ours qui danse. Celui-là peut-être il peut finir à Paris. Mais toi! Tu serais-t'il un chien savant, des fois?

   Pas du tout, Monsieur. Dieu m'en garde. Ces bêtes-là on leur apprend leurs pitreries à grands coups de trique. Il n'a pas dû rigoler tous les jours, l'ours qui danse! C'est pas un métier... Je ne suis pas un chien de cirque moi, Monsieur, je suis un chien de berger. Ma spécialité c'est le mouton même s'il m'est arrivé quelquefois de mettre des vaches au pas. Par force! Les vaches, y a toujours le risque du coup de sabot... Faut pas mordre franchement, faut biaiser avec les vaches. Vaut mieux. J'ai un aïeul qui y a laissé la mâchoire. Faut dire qu'il n'était plus tout jeune, il manquait de vivacité. La vache ne l'a pas manqué! Non, je garde les moutons.

   Les moutons c'est sans risque. Ca sait tout juste bêler. Et puis c'est impressionnable. Vous les pincez une fois et ils se tiennent à carreau. Vous leur faites une peur bleue. Vous aboyez: ils fondent! Vous les regardez, ils se carapatent! Tous les chiens savent ça. Les moutons et les vaches, c'est pas comparable. Un chien à moutons vit plus vieux.

   Notez que j'aime le risque. Je suis un chien de défi. Mettez-moi un taureau, il ne me fera pas peur. Je me fais fort de lui montrer le bon chemin! Un coup de dent au mollet et hop! l'esquive, la parade: le saut de côté! Tout ça dans la foulée. C'est ma pauvre mère qui m'a appris le métier. Elle n'a jamais pris un coup de sabot ma mère, jamais! Une vie entière derrière des boeufs et pas le moindre hématome! Faut faire vite, elle me disait, c'est ça le secret, faut faire vite! Elle ajoutait: pour ça, faut pas grossir. Un chien enrobé est un chien foutu!

   Elle me verrait aujourd'hui! Elle ne serait pas contente maman... Pour sûr! T'as grossi, mon fils, elle dirait... T'as grossi! C'est que je manque d'exercice... Je suis devenu chien d'intérieur. Je mange et je dors. Alors forcément... Mais avant! Vous m'auriez vu avant! Mince, élancé, svelte! Quand je gardais les moutons du Guillaume, je ne courais pas: je volais! Un éclair! Guillaume me disait: Edouard, tu serais chien de guerre, tu irais plus vite que les flèches! Oui, il m'appelait Edouard à cause du roi d'Angleterre. J'ai bien un ami qui s'appelle César à cause d'un empereur Romain... Les gens sont rancuniers. Moi, c'était Edouard. Ensuite il m'a appelé Amen, comme tout le monde...

   Je compte sur toi, Amen, il me disait. Surveille les moutons et fais attention aux loups ! Il me faisait confiance. Lui, il pouvait passer des heures à observer une fourmilière, un papillon... Quelquefois il dormait. Mais le plus souvent il priait Notre Seigneur. Je veillais sur le troupeau. S'il venait un loup, et il en venait, je le chassais. Il suffisait d'aboyer et de montrer les dents. Mais il fallait être vigilant ! Ils avaient vite fait de s'enfuir avec un agneau sur le dos. Ni vu ni connu. Ils surgissaient de nulle part et le temps que vous tourniez la tête, ils avaient disparu. Avec l'agneau. C'était une raclée assurée et une bonne semaine de jeûne. Ceinture ! Déjà qu'on ne nous nourrissait pas tous les jours... Parfois on pouvait y laisser la vie. J'ai un cousin qui s'était endormi, un loup a emporté un jeune bélier : son maître l'a pendu !

   Oui, il fallait être sur ses gardes ! Et rusés ces sales loups ! Quelquefois une femelle faisait diversion, vous alliez la chasser et pendant ce temps le mâle se servait ! Ils les avaient toutes ! J'ai eu beaucoup de chance, ils n'ont jamais attaqué en meute. Là il n'y avait pas grand chose à faire. On y laissait toujours une brebis ou deux. Ensuite on courbait l'échine et on tachait de se faire oublier..

   Ah ! Le temps des pâturages ! J'en ai la nostalgie, tout bien nourri et au chaud que je sois. Allez voir... C'est peut-être ma jeunesse que je regrette : c'était il y a deux ans. C'est que ça compte, deux ans, dans une vie de chien. Je me souviendrai jusqu'à ma dernière heure du jour où tout a commencé.

 

 3. Comment Guillaume eut une vision.

 

   Nous avions mené le troupeau à la combe de Chantelouve. La nuit allait tomber. Guillaume était en prières. A genoux. Il parlait à Dieu. Je le surveillais du coin de l’œil. J'attendais un signe pour conduire le troupeau sur le chemin. Soudain il s'est levé, a étendu les bras et il est tombé. Comme une masse. J'ai cru à un malaise. Guillaume tombait du mal de la terre. Il était épileptique, si vous préférez. J'ai couru vers lui. Il gisait dans l'herbe mais son visage était radieux. Et ses lèvres bougeaient. J'ai aboyé. Discrètement d'abord puis plus fort. Il ne faisait aucun cas de moi. J'ai attendu. Les moutons s'étaient regroupés. J'ai regardé le ciel et j'ai vu l'étoile. Il était temps de rentrer. J'ai ramené le troupeau. Du chemin j'ai regardé Guillaume, il n'avait pas bougé.

   Arrivé à la ferme j'ai poussé les moutons dans la bergerie. Puis j'ai profité de la porte entrouverte pour me glisser dans la cuisine, discrètement. Je me suis couché sous la table, dans l'ombre. Hortense ne m'a pas vu. Elle m'aurait vu, ça n'aurait pas trainé : un coup de balai et dehors ! Elle ne me supportait pas à l'intérieur. Pourtant les poules elle les laissait faire... Elles étaient chez elles... Mais pas moi. Jamais. Mais elle ne m'a pas vu, et pour cause, occupée qu'elle était à parler à Mélanie, la voisine. Elle lui chuchotait dans l'oreille. Je savais l'heure grave. Pour une fois elle ne devait pas parler mal du pauvre monde. J'ai tendu l'oreille...

   - Je vous dis que ça l'a pris quand son pauvre père, qu'il repose en paix, est mort ! Pensez, une mort tellement brutale et lui qui y a échappé par miracle ! Ça l'a déboussolé mais il se remet. Il se remet...

   Mélanie a proposé d'envoyer Baptiste jusqu'à la combe de Chantelouve si Guillaume tardait encore. Hortense se lamentait :

   - Il m'aura fait une crise ! Pourvu qu'il n'ait pas avalé sa langue ! Vous vous rendez compte Mélanie ? Tout seul au fond des bois et il fait nuit...

   - Mais il n'est pas tout seul! a objecté Mélanie. Amen est avec lui !

   - Amen ? Parlez-moi d'un demeuré ce chien ! Il entendrait crier au loup, il irait chercher un bâton pour jouer ! Ça ne comprend rien !

     Je me suis fait tout petit et elles sont sorties.

 

4. Où Guillaume est sanctifié par Monsieur le curé.

 

      Guillaume est entré. Il titubait. On aurait juré qu'il avait bu mais Guillaume ne buvait pas. Jamais. Il s'est jeté sur une chaise et a pris sa tête dans ses mains. Hortense le suivait en maugréant.

     - Il s'est perdu ... Mais qu'est ce que j'ai bien pu faire au Bon Dieu pour qu'il soit comme ça ! Y a deux mois il me tombe dans la rivière, la semaine dernière il me donne ses sabots à un feignant qui n'en avait pas, parait-il... et aujourd'hui il se perd ! Mais enfin Guillaume, réponds-moi ! On ne se perd pas comme ça, aussi près du village ! Tu as eu une crise ?

     - Je vais le faire.

     - Qu'est ce que tu vas faire ?

     - Je dois y aller !

     - Et où tu veux aller ?

     C’est là qu'il a commencé à se balancer sur sa chaise et à gémir. Hortense s'est affolée.

     - Guillaume ! Calme-toi ! Mon Dieu ! Ça recommence ! Il me fait une crise !

     Elle est sortie en courant. Je savais qu'elle allait chercher Monsieur le curé, elle allait le chercher chaque fois. A présent Guillaume se taisait. Il semblait aller mieux. Parfois quelques mots lui échappaient :

     - Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pas digne... Non, je n'en suis pas digne...

     Puis Monsieur le curé est entré et a posé une main sur son épaule :

     - Regarde-moi Guillaume. Qu'est-ce que tu as ?

     - Rien. Je n'ai rien. Je dois partir. Il faut que je parte !

     - Et où tu veux aller ?

     - A Paris.

     - A Paris ? Qu'est-ce que tu veux aller faire à Paris ?

     - Dieu m'a parlé. Je dois aller à Paris. J'ai un message pour le roi de France.

     - Tu sais nous avons tous parfois des... comment dire... des visions. Souvent on a rêvé, tout simplement. Tu te seras endormi.

     - Non. Je ne dormais pas. J'ai vu le Christ en croix et il m'a parlé.

     - Et qu'est-ce qu'il t'a dit ?

     - Il m'a dit : Guillaume, tu iras à Paris trouver le roi de France et tu lui diras ceci.

     - Qu'est-ce que tu dois lui dire ?

     - Je ne peux le répéter à personne, seulement au roi.

     - Tu rêvais, Guillaume. Que sais-tu du roi toi ? Et comment pourrais-tu arriver jusqu'à lui ?

     - Dieu m'aidera, il me l'a dit.

     - S'agit-il de la guerre ?

     - Oui, il s'agit de la guerre. Je n'en dirai pas plus.

     - Tu ne sais rien de cette guerre.

     - Je sais ce qu'il m'a dit.

     - Tu dois oublier Guillaume. Dieu ne se montre pas aux hommes.

     - Dieu m'est apparu, crucifié. Il suait à grosses gouttes. Il souffrait le martyre. J'ai vu la couronne d'épines, Le sang sur son visage, les clous dans ses mains ! J'ai vu Dieu !

     Il s'est levé en renversant la chaise et il est sorti. Hortense était effondrée.

       - Il a vu le Bon Dieu maintenant ! Il me les fera toutes !

     Monsieur le curé lui a posé une main sur l'épaule. Il souriait.

      – Vous êtes bénie, Dieu a choisi votre fils pour son messager.

      – Qu’est-ce que vous dites ?

      – Je dis que Dieu lui est bel et bien apparu.

      – Ah non ! Vous n’allez pas vous y mettre vous aussi! Vous savez bien que depuis la mort de son père il est tout retourné !

      – Certes, c’était une épreuve. Voir son père frappé par la foudre à ses côtés, on ne s’en remet pas facilement. Mais aujourd’hui Dieu l’a choisi !

      – Vous croyez ?

      – Oui, ma sœur, je le crois. Il ne sait rien de la guerre et il a un message pour le roi de France, il a vu la couronne d’épines, les clous. Dieu lui est apparu.

      – Et il va devoir aller à Paris ?

      – Il l’a promis. Oui, il doit y aller.

      – Mais il va se perdre !

      – On lui trouvera quelqu’un pour l’accompagner.

      – Vous croyez que Dieu a choisi mon Guillaume ?

      – C’est sûr. Dites, le Joseph, votre cousin, il est débrouillard.

      – Parlez moi d’un feignant.

      Il n’est pas des plus vaillants mais il n’a pas sa langue dans sa poche et il sait mener sa barque. Demandez lui d’accompagner Guillaume.

      – Il va nous prendre pour des fous !

      – Qui sait. Peut-être pas. Et puis, l’essentiel c’est qu’il accepte. Je vais tâcher de trouver quelqu’un d’autre.

      – Il devra partir quand ?

      – Sans tarder. Dans quelques jours, dites-le lui. Soyez heureuse ma fille, votre Guillaume est un saint.

      – Un saint mon Guillaume ? Non, tout de même.

      C’est un saint je vous dis et vous êtes sa mère, heureuse femme.

     Il est sorti en se frottant les mains. Hortense s'est approchée de l'âtre pour rajouter une bûche. C'est en se baissant pour la prendre qu'elle m'a vu... 

      - Ah tu es là toi ! Dehors bougre de feignant !

     Je ne me le suis pas fait répéter...

 

5. Où notre Maria est devant un choix difficile: le bannissement ou Paris...

 

      C'est Minette qui m'a raconté l'entrevue de Maria et de Monsieur le curé. Elle raconte bien, Minette. Elle se fait toujours un peu prier mais elle finit toujours par s'y mettre. Et là, c'est un régal ! Elle a le don.

     - Amen, elle me fait, j'en ai appris de belles !

Je la connais Minette, il faut jouer les indifférents...

     - Ah bon, je lui dis. Rose se marie ?

      Rose c'est sa maîtresse, la servante de Monsieur le curé. Elle fait son lit. Elle le défait aussi, quelquefois, à en croire Minette. Mais nous les chiens on comprend ces choses-là. Il faut bien que les hommes vivent...

      Rose... Je l'ai toujours connue vieille et revêche... Et puis il faut qu'elle régente tout ! Monsieur le curé par ci, monsieur le curé par là... A croire que c'est elle qui porte la soutane... Si on la laissait faire elle mènerait le village à la baguette ! Oh Minette n'est pas tous les jours à la fête ! Ces vieilles filles ça vous assommerait d'un coup de bénitier pour un pet incongru ! Elle avait une chatte, Rose, avant. Elle est partie un beau matin et on ne l'a jamais revue ! C'est dire... Alors la Rose a pris un chien et elle l'a appelé comme sa chatte, Minette. Difficile à porter pour une chienne. On s'est assez moqués d'elle. Et puis on s'est habitués... Ah, les noms...

     - Alors ? Elle se marie, ta Rose ?

     - Tu n'y penses pas, Amen, elle m'a répondu Minette. Comment veux-tu que Rose se marie, elle a déjà monsieur le curé.

     Et elle a fini par me raconter.

     Monsieur le curé avait fait dire à Maria de passer le voir. Elle est venue le même soir. C'est qu'elle était inquiète: une convocation de Monsieur le curé, on ne sait jamais où ça peut vous mener. Et Maria vit de ses charmes... La religion tolère certes, par force, mais quand on pratique ce métier on n'est jamais tout à fait à l'abri...

     C'est pourtant un métier tout de charité, Maria aime son prochain, tous ses prochains. En échange ils lui donnent de quoi se nourrir. Un troc où tout le monde trouve son compte. Mais Maria n'a pas que des amis. Les femmes d'abord. C'est qu'elle est belle Maria! Et vive! Je comprends que ce soit difficile de la regarder quand on a tourné vinaigre. Pourtant beaucoup lui doivent un foyer paisible. Quand les hommes sont passés chez Maria ils en sont presque aimables...

     Oh bien sûr ça coûte! Mais la paix d'un foyer n'a pas de prix! Non, les femmes ne l'aiment pas beaucoup mais le pire... Le pire c'est que les hommes non plus. Ils en parlent mal. Je les entends bien moi. On ne se méfie pas d'un chien, surtout d'un chien qui n'a jamais mordu qui que ce soit. On parle. Et on parle haut! Ah j'en ai entendu de belles à propos de Maria...Ils la mettent plus bas que terre, ils l'insultent et un beau soir ils se donnent un coup de peigne et ils retournent frapper à sa porte, en catimini. Ils apportent quelques douzaines d'oeufs, un lapin dans un sac... Je les vois bien, moi.

     Décidément je ne comprendrai jamais les hommes! Dites, il lui arrive même de faire crédit, à Maria, c'est dire qu'elle ne peut pas être mauvaise!

     Maria est entrée en coup de vent, sans même dire bonsoir.

     – Vous m’avez fait demander monsieur le curé ? Qu’est-ce que vous me voulez ? qu'elle a attaqué.

     – Je veux ton bien ma fille, juste ton bien.

     – Ah non ! Vous n’allez pas recommencer ! Il faut bien que je vive moi, et puis c’est plus fort que moi ! Je n’y peux rien…

     – Il faut dire que Dieu t’a prêté beaucoup d’attraits et Dieu sait ce qu’il fait.

     Maria l'a regardé interloquée.

     – Ne te méprends pas, ma sœur, il ne s’agit pas de moi. Connais-tu Guillaume ?

     Le fils d'Hortense? Bien sûr que je le connais.

     – C’est un saint.

     – Guillaume ?

     – Oui, ma sœur, Guillaume, c’est un Saint. Dieu l’a choisi.

     – Si Guillaume est un saint la terre est un paradis ! Il est bien comme tous les autres !

     – Non ma fille, sais-tu que Dieu l’a investi d’une mission ?

     – Une mission ? Guillaume ? Quelle mission ?

     – Je ne peux pas t’en dire plus pour l’instant. Il faut que je sache d’abord si tu acceptes.

     – Que j’accepte quoi ? Allez-y, monsieur le curé, videz votre sac. Ma sœur, ma fille… Je suis la pécheresse d’habitude et vous tonnez contre moi pendant vos sermons, vous me menacez de l’enfer, vous me marchandez votre absolution quand je viens me confesser, qu’est-ce que vous me voulez ?

     – Tu vas accompagner Guillaume à Paris.

     – A Paris ?

     – Oui, à Paris. Guillaume n’est pas fortuné, moi non plus. Un voyage à Paris ça coûte. Tu trouveras l’argent au fur et à mesure.

     – Et comment ?

     – En faisant ton commerce.

     – Quel commerce ?

     – Tu vendras ton corps

     – Hein ?

     – Oui, c’est pour cela que Dieu te l’a donné.

     – Mais c’est pécher.

     – J’ai le pouvoir de te remettre tes péchés.

     – Même les péchés à venir ?

     – Ceux-là aussi.

     – Je pourrais pécher sans pécher ?

     – Mais oui. La chair est faible, tu financeras sans mal votre voyage.

     – Et qu’est-ce qu’il va faire à Paris Guillaume ?

     – Acceptes-tu ?

     – Non, Paris c’est loin, c’est un coup à y rester, tout peut m’arriver, et puis je n’ai pas envie de voyager.

     – Alors tu devras quitter ce village.

     – Partir d’ici ? Pourquoi ? Et pour aller où ?

     – A toi de voir ma fille. Mais je te ferai chasser.

     – Vous ?

     – J’ai beaucoup de pouvoir sur eux. Il me suffit de te désigner et ils te lanceront des pierres.

     – Mais vous me désignez tous les dimanches !

     – Je me contente de les mettre en garde contre toi, je peux t’accuser d’apporter le malheur sur ce village.

     – Ils ne vous croiront pas.

     Ils me croient toujours. Ensuite, leurs femmes m’aideront... Elles ne t’aiment pas.

     – Et puis d’abord qu’est-ce qu’il va faire à Paris Guillaume ?

     – Alors, c’est oui?

     – Je verrai.

     – Non, tu dois te décider. C’est oui ?

     – Dites-moi pourquoi il doit aller à Paris ?

     – Il doit rencontrer le roi.

     – Guillaume! Rencontrer le roi ?

     – Il est porteur d’un message. Dieu l’aidera.

     – Et pourquoi Dieu l’aiderait ?

     – Le message est de Dieu.

     – Guillaume a vu Dieu ?

     – Oui ma fille et c’est notre secret. Notre Seigneur a chargé Guillaume d’un message pour le roi de France. Tu vas l’accompagner à Paris et sitôt le message transmis vous reviendrez.

     – Et qu’est-ce qu’il dit ce message ?

     – Seul Guillaume le sait et seul le roi doit l’entendre. Va ma fille, prépare-toi, vous vous mettrez en chemin dès que possible.

     - Et voilà, a conclu Minette. On est quoi aujourd'hui? Lundi? Jeudi, vendredi au plus tard ils seront partis.

     C'est là que j'ai pris conscience de ce qui m'attendait. Je me suis vu sans Guillaume, seul avec Hortense. Elle allait devoir garder les moutons désormais. Je n'allais pas couper aux reproches, aux coups. Rien à manger et les nuits dehors... Qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige. Je savais qu'on ne gagnait rien à vouloir l'attendrir, au mieux un coup de pied quelque part. Mais comme je suis un chien positif, je me suis dit: une sale période à passer, Amen, juste quelques semaines. Guillaume reviendra vite. Ils n'iront pas loin tous les deux, sûr qu'ils feront demi-tour.

     - Et tu sais quoi? a ajouté Minette. Hortense

     - Quoi Hortense?

     - A en croire Rose, elle aurait vendu les moutons. Je me demande ce que tu vas devenir...

     - Les agneaux. Elle a vendu seulement les agneaux. Comme chaque année. Les moutons sont à la bergerie. Et puis ils ne sont pas encore partis. Tu te rends compte, Maria et Guillaume sur les chemins de jour et de nuit? Jusqu'à Paris? Je n'y crois pas une minute.

     - Joseph les accompagne.

     - Tu en es sûre?

     - Sûre.

     - Qui te l'a dit?

     - Tout se sait.

     - Des bêtises.

     - Tu verras bien.

     Là, ça se gâtait. Joseph avait beaucoup bourlingué: il savait y faire... Mille métiers, mille misères, y disait toujours, mais il ne manquait jamais de rien. La débrouille, ça le connaissait. Pensez: un ancien soldat... Si Joseph les accompagnait, ils pouvaient très bien y arriver, à Paris. Et en revenir! Bah, j'ai pensé, quelques semaines, cinq, peut-être quatre en marchant vite...

     Minette m'observait du coin de l'oeil. J'ai fait celui à qui on ne la fait pas.

     - Joseph n'acceptera jamais de les accompagner. A son âge... Il enverra promener Monsieur le curé. A propos, Minette, ce ruban rouge que Rose a acheté au pied poudreux l'autre jour, y parait que c'était pour toi?

     Et oui, Rose a marchandé un ruban rouge au colporteur et les dimanches elle le noue au cou de Minette. Sans doute manière de marquer le jour du Seigneur... Ces jours-là on ne la voit pas. Elle se cache. Mais comme elle le dit si bien, tout se sait par chez nous.

     - Quel ruban?

   Et elle est partie.

   Non, mais!

 

6.Où l'on apprend si Joseph sera du voyage.

 

     Vous comprendrez que le lendemain, quand j'ai vu Joseph se diriger vers le presbytère, je l'aie suivi... Et de près.

     - Il va voir Monsieur le curé, je me suis dit. Savoir...

     Mais il a dépassé le presbytère sans s'arrêter, il a longé l'étable de la Faroune et tout à coup il est revenu sur ses pas. Il ne m'a pas vu et pourtant il m'avait dans les jambes, c'est dire s'il était préoccupé... Avec Joseph, d'habitude, on avait droit à un mot gentil ou bien à une volée de gros mots. C'était selon. Il était lunatique mais jamais indifférent.

     Je pensais: il réfléchit. Il se prépare. Sûr qu'il va refuser!

     Et puis Monsieur le curé est sorti de l'église et s'est dirigé vers lui à grandes enjambées. Il l'a interpellé:

     - Alors, Joseph, tu as vu ta cousine?

    Tu vas savoir, Amen, je me suis dit.

    Je me suis blotti derrière le muret et j'ai tout entendu.

     - Oui, j'ai vu ma cousine, et c’est non!

    Joseph en criait presque.

     - Comment c’est non ? Tu laisserais Guillaume partir seul pour Paris ?

     - C’est loin, Paris... A mon âge et avec ma mauvaise santé… Qu’est-ce que j’y gagnerais d’abord ?

     - Tu as beaucoup à y gagner. Le salut de ton âme à coup sûr et de quoi vivre ensuite dans l’aisance jusqu’à ta mort.

     - Vivre dans l’aisance moi ? Et comment ?

     - Songe que Guillaume est un saint.

     - C’est un fou ! La mort de son père en a fait un simple d’esprit.

     - Dieu l’a éprouvé, il a su répondre à son attente et aujourd’hui Dieu le choisit. C’est un saint je te dis et demain ce village deviendra un lieu de pèlerinage fameux.

     - Ce n’est pas quelques pèlerins qui me feront riche.

     - Détrompe-toi. Mon sacristain est vieux, il devient sourd et mérite le repos.

     - Vous voulez que je sonne vos cloches ?

     - Je veux que tu gères à mes côtés les offrandes, les dons de toutes sortes que ne manqueront pas de faire les fidèles. De plus il sera juste que tu en aies ta part.

     - Mais Guillaume n’est pas un saint !

     - Pas encore. Mais songe que s’il parvient jusqu’à notre roi et lui délivre son message, on ne lui refusera rien. C’est qu’un message de Notre Seigneur sauverait la France à coup sûr. Le roi serait son débiteur.

     - Et alors ?

     - Alors, il nous suffirait d’une relique, d’une toute petite relique. Le trésor royal en est plein.

     - Une relique ? Quelle relique ?

     - Je ne sais pas moi. Un doigt de Saint Jean Baptiste, un cheveu de la Vierge Marie, un fragment de la vraie croix…

     - Ca suffirait ?

      – Ce serait un début.

       – Qu’en pense votre évêque ?

      – Monseigneur est un enfant gâté quelque peu imprévisible. Je le préviendrai quand vous serez en chemin.

      – Mais si nous n’arrivons pas jusqu’au roi ?

      – Dieu l’aidera. Il parlera au roi. Si toutefois il lui arrivait malheur, efforce toi de me ramener sa dépouille.

      – Pour quoi faire Grand Dieu?

      – Songe, Joseph, un saint martyr. Saint Guillaume ! Son corps serait exposé à jamais dans la nef, dans une châsse magnifique incrustée de pierres précieuses et recouverte d’or. Les pèlerins afflueraient.

      Pensez-vous… Il faudrait au moins qu’il fasse un miracle.

      – Je me charge des miracles. Que l’on proclame aux carrefours qu’il guérit les sourds et les sourds viendront. Il en guérira. L’homme est faible, il veut être choisi. Il est ainsi fait. Un miraculé en appelle un autre. Et un miraculé vaut de l'or! Et les indulgences? As-tu songé aux indulgences, Joseph ?

     Monsieur le curé mimait un prêtre s'adressant à un pèlerin...

     Certes Guillaume peut t'aider mon fils, Mais Guillaume est très demandé. Il faut que tu saches attirer son attention. Il est très attaché à son village et son village a ses pauvres. Fais un geste pour ses pauvres et Guillaume t'épargnera les souffrances que tes fautes t'ont values.

      – Mais c’est Guillaume ! C’est mon parent !

      – Et alors. La Vierge Marie aussi avait de la famille et la plupart des élus ! Songe que Dieu a épargné Guillaume de la foudre.

      – C’est sa vessie qui l’a sauvé Monsieur le curé. Sauf votre respect il s’est éloigné de l’arbre sous lequel son père et lui s’abritaient pour aller pisser.

      – Et la foudre est tombée juste à ce moment là. Non, c’était un miracle. Et aujourd’hui Dieu lui apparaît et Dieu lui parle. Qu’est-ce qu’il te faut de plus !

      – Il a rêvé. C’est un malade. Non, Monsieur le curé, je regrette mais je n’en serai pas.

      Tu as tort. Je vais devoir chercher quelqu’un d’autre. C’est dommage. Toi tu étais de la famille… Sais tu que Maria, elle, a accepté de grand cœur ? C’est une bonne fille.

      – Maria ! La Maria?

      – Oui, elle l’accompagne.

      – Pour quoi faire ?

      – Elle leur procurera l’argent dont ils vont avoir besoin.

      – Et comment ?

      – En faisant son commerce. Tout simplement.

      – Son commerce ? Mais vous dites toujours que Maria

     Monsieur le curé l'a interrompu.

      – Aujourd’hui je dis qu’il y va de l’intérêt de la France, Joseph. Dieu m’a inspiré ce moyen et Maria l’accompagnera. En seras-tu ?

      – Je ne sais pas. Si Maria l’accompagne avec votre bénédiction, je peux peut-être me joindre à eux sur quelques lieux. Laisser seuls une faible femme et un simple d’esprit…

      – Je n’en attendais pas moins de toi mon fils. Sois prêt demain matin, vous partirez dès que possible.

     J'étais cuit...

 

7. Où Hortense cherche à se débarrasser de moi.

 

     Et puis Joseph a vendu le moutons. C'est un dénommé Belledent, dit Chicot, qui les a achetés. Un drôle de bonhomme, porté sur l'eau de vie. Il était réputé dans la région pour se saouler les jours de foire et dormir ensuite dans un fossé. Par tous les temps.

     Une fois il avait vendu un veau. Il avait bu plus que de raison et prétendait noyer Monsieur le curé dans le lavoir. Ils ont essayé de le raisonner, ils l'ont menacé, ils l'ont giflé : rien n'y faisait... Toujours à son idée fixe. Si je vais le chercher, retenez-moi, il disait, ou bien je vous en débarrasse bel et bien ! Alors ma foi, c'est lui qu'ils ont jeté dans le lavoir : plouf! Dessoulé net ! Même pas en colère. Je paye à boire, il leur fait. Je vous dois bien ça ! Sans vous je faisais un malheur ! Venez à l'auberge. Et de fouiller ses poches... L'argent du veau, il répétait, j'ai bien vendu un veau ! Et soudain, philosophe : Ah mais c'est vrai : la Marquade n'a pas fait de veau cette année...

     - Dites, lui a dit Hortense sur le pas de la porte, vous emmenez le troupeau, c'est régulier. Il est à vous, vous l'avez payé. Oh pas à son prix, vous avez bien su profiter de notre embarras, mais enfin vous l'avez payé. C'est bien joli mais le chien ? Le chien va avec le troupeau. Prenez le chien. 

     - J'en ai déjà un.

     - Vous allez m'en débarrasser !

     - Non madame.

     - Si Monsieur !

     Et Hortense d'insister. Je n'en menais pas large. Ce Belledent passait pour pingre. A jeun. Je lui en avais connu trois de chiens, tous morts jeunes. De malnutrition sans aucun doute. De mauvais traitements peut-être aussi... Ce n'était pas un tendre. On sait ce qu'on perd... Et là, miracle, j'ai entendu Guillaume crier à sa mère depuis la bergerie :

     - Laisse, Amen vient avec nous.

     Hortense n'en revenait pas.

     - Quelle idée ? Vous n'allez pas vous embarrasser d’un chien, en plus !

     - Je te dis qu'on le prend !

     - Joseph ne voudra pas.

     - Bien sûr que si, il pense que la nuit il aboiera des fois qu'il rôde du mauvais monde.

     - Aboyer, lui ? Tu crois qu'il saura ? Je ne suis pas sûre qu'il soit capable. Comme chien de berger ça valait pas grand chose mais comme chien de garde ça vaut pas mieux. Depuis qu'on l'a le renard a emporté trois poules, Eugénie deux lapins et je mettrais ma main à couper qu'on nous vole du bois.  Pourtant il couche dehors. Mais bon, prenez-le, moi du moment que tu me l'enlèves de devant les yeux...

     Elle pouvait toujours causer, la mauvaise. J'avais du soleil plein la tête : j'allais être du voyage ! Merci, Saint François, merci ! A tous les coups c'était grâce à lui : il aimait les bêtes. Cet homme avait un loup comme animal de compagnie, un loup avec toutes ses dents ! Vous vous rendez compte ?

 

8. Où on ferre Dagobert dit Culotte.

 

     Décidément, les nouvelles vont vite !

     -  Parigot tête de veau ! c'est ainsi que Margot m'a souhaité le bonjour. Margot, c'est la chienne du Farou, grise, courte sur pattes avec une gueule de fouine enrhumée. Elle tient du rat. Et sotte, mais sotte ! Ça ne sait pas par quel bout prendre un os... Nous les chiens, on s'intéresse à Margot deux fois l'an, et encore... D'habitude c'est bonjour bonsoir, c'est bien suffisant.

     - Va faire un tour chez Bartolomé, elle m'a dit. Tu vas être surpris.  

     - Pourquoi ? Qu'est ce qui se passe chez Bartolomé ? j'ai demandé.

     Mais elle était déjà partie.

     Bartolomé, c'est le maréchal ferrant de Montialoux, un brave homme. Il est aussi forgeron et à l'occasion arracheur de dents. Parfois le spectacle vaut le détour, chez Bartolomé... Contempler Hortense ou bien la Rose, à cheval sur l'enclume, la bouche grande ouverte, les écouter gémir pendant que Bartolomé brandit ses tenailles, ça fait du bien ! Ça vous réconcilie avec l'existence, ça rattrape ! Et si c'était Hortense ? Elle se plaignait d'un chicot y a pas trois jours.

     Puis j'ai entendu braire Culotte. Il s'appelle Dagobert mais tout le monde l'appelle Culotte. C'est à cause de Guillaumette Pelletier. Elle était assise sur le pas de sa porte et elle élargissait encore une fois les hauts de chausse de son homme. Il a eu la mauvaise idée de passer. Ansel, elle lui a crié, du bas tu ressembles de plus en plus à une barrique! Tant vaudrait que je taille une culotte pour cet âne! L'âne c'était Dagobert. Du coup tout le monde l'a appelé Culotte... Il n'est plus tout jeune, Culotte, et il n'a pas un sou de malice. Têtu, susceptible, rancunier mais franc comme l'or. Un peu trop porté sur les dictons peut-être, il vous en assène à chaque occasion. Son premier maître était prêtre et parlait toujours de morale, un sermon ambulant cet homme... Ça explique.

     Ils doivent le ferrer, je me suis pensé. Tout juste, ils le ferraient et il n'aimait pas ça ! Mais enfin, bougre d'âne, c'est pour ton bien ! lui répétait Bartolomé. L'étonnant c'est que c'était Joseph qui le tenait. Culotte, c'est l'âne de Gauvin, le meunier. C'était pas logique. Et là Joseph a dit à Culotte :

     - Tu ferais mieux de nous remercier, tu vas les apprécier tes nouveaux fers, Paris c'est loin !

     J'ai tout compris : Culotte venait avec nous ! Si je m'attendais à celle-là...

     Il avait fini par se calmer. Il se tenait coi. Je crois que Bartolomé avait su lui faire comprendre qu'il ferait mieux de se taire. Bartolomé est patient mais tout de même, les braiments de Culotte et les oreilles de Bartolomé ça ne va pas ensemble. Aussi je l'avais vu lui tapoter gentiment le genou avec son marteau cependant qu'il le regardait du coin de l’œil. Ça pouvait passer pour une caresse mais ça en disait long. Culotte se taisait mais il boudait. Cependant il donnait son sabot bien sagement.

     - Et tu l'as payé combien ? a demandé Bartolomé.

     - Il a été raisonnable. 

     - C'est à dire ?

     - Son prix.  

     - Un peu moins ?

     - Son prix je te dis et ma reconnaissance.

     - Mais il n'était pas à vendre que je sache.

     - Monsieur le curé est intervenu. On en avait besoin de cet âne. Culotte, c'est un peu comme l'âne qui portait le petit Jésus, il est mandaté, pour ainsi dire embauché par Notre Seigneur.

     - Tu m'en diras tant ! Gauvin aurait mieux fait de vous en faire cadeau, il allait tout droit au paradis !

     - Gauvin pour s'acheter le paradis il aurait fallu qu'il donne ses bœufs !

     - Et la charrette avec!

     - Et encore...

     Et de médire du meunier, et de rire. Je réfléchissais.

     Certes il allait porter les bagages. Cela ne me concernait pas, je ne suis pas une bête de somme. Peut-être porterait il Maria quelquefois, ça pouvait nous permettre de gagner du temps. Même pas vite, on avancerait... Bon. Puis j'ai pensé qu'avec les oreilles qu'il avait il devait entendre le moindre bruit, jusqu'à un pet de souris. Ça m'arrangeait. J'allais dormir tranquille : il veillerait.

     Quand-même je n'aimais pas trop ça au fond. On allait se traîner. Le voyage n'en finirait pas, Culotte n'était pas vaillant, loin de là. Il n’avançait pas vite, quand il avançait... Qu'il fasse sa mauvaise tête et il faudrait le pousser, le tirer, le porter... On n'était pas arrivés ! Il y avait quand même comme une lueur agréable, comme une promesse derrière mes craintes : peut-être un jour on le mangerait.

     Il était ferré, c'était fini. Il est sorti tranquillement et est allé brouter devant la forge. Je me suis approché.

     - Alors comme ça tu vas à Paris ?

     - Il paraît.

     - Tu sais que j'en suis ?

     - Je l'ai entendu dire.

     - Ça t'emballe ?

     - Cheval s'emballe, âne se raisonne.

     - Je veux dire : tu es content ?

     - Content ? Pas content ? Est ce moi qui décide ?

     Et de trier les mauvaises herbes de sa langue démesurée, je te prends, je te laisse...Je l'observais. Il était plutôt gras.

 

9. Comment nous sommes partis en cantiques derrière Saint Melchior.

 

     Nous sommes partis un dimanche, après la messe. Et quelle messe ! Rien ne nous a été épargné ! Des cantiques, des sermons, des prières, de nouveau des cantiques et de multiples bénédictions. Je n'y ai pas coupé. Ils m'avaient mis tout devant, à côté de Culotte. Joseph était près de moi et me tenait à l’œil. Si je lorgnais la porte il me montrait son bâton, discrètement. Je n'ai rien tenté même si la cérémonie m'a paru interminable. L'église était bondée, la nef pleine de gens , on ne m'aurait jamais laissé sortir... Culotte sommeillait.

     Monsieur le curé a tout expliqué, où nous allions et pour quoi faire. Il a fait l'éloge de Guillaume, un humble berger que Notre seigneur avait choisi et en qui il avait placé sa confiance, de Joseph, un brave homme qui s'était spontanément proposé pour nous accompagner et même de Maria, une pécheresse repentie qui acceptait de se vouer à Dieu pour la durée de notre voyage. Il a eu un mot pour moi, l'ami fidèle de Guillaume qui veillerait sur eux et pour Culotte, une brave bête qui nous permettrait d'atteindre Paris en nous épargnant beaucoup de fatigue.

      Puis la procession s'est formée et nous sommes partis, bannière de la Sainte Vierge et bannière du cœur sacré de Jésus au vent, derrière la grande croix tenue par Alphonse et la statue de Saint Melchior, le Saint patron de Montialoux, portée par Rosaire, le sabotier. Un enfant de chœur vêtu de rouge balançait un encensoir et monsieur le curé sous son dais jaune agitait un goupillon. Le village allait nous accompagner jusqu'aux Fourches. Là nous irions vers Mende, eux se dirigeraient sur Grand Rieu. Ils pousseraient jusqu'à la chapelle de Saint Melchior. Ils en profiteraient pour faire un pèlerinage à la source Sacrée, s'aspergeraient si nécessaire de son eau miraculeuse. L'eau de Saint Melchior est réputée, rares sont les les maladies de peau qui lui résistent.

      Elle avait valu une brouille tenace entre Joseph et Monsieur le curé. Joseph prétendait en remplir des outres et la commercialiser. Monsieur le curé s'y était opposé, il ne voulait pas de marchand du temple... Mais c'était oublié. Une vieille histoire...

     Les voyageurs sont allés chercher leurs bagages. Maria tardait. La procession piétinait. Culotte s'est mis à braire, je crois qu'il était réveillé. Rosaire a posé la statue sur la margelle du puits. C'est qu'elle doit peser son poids... Monsieur le curé s'épongeait le front avec son grand mouchoir à carreaux. Et puis Maria est arrivée. Elle portait péniblement un énorme sac et Eulalie, sa voisine, la suivait les bras chargés de deux musettes et d'un gros baluchon. C'est là que Rosaire a poussé un juron retentissant. 

     Tout est arrivé à cause de Poilu. C'est un chien trouvé que le village a fini par adopter. Ils le tolèrent. Je connais Poilu depuis toujours, c'est un brave chien mais les chats l'horripilent. Il ne les supporte pas. Aussi quand cet animal roux qui sortait je ne sais d'où est venu vers lui en se dandinant, son sang n'a fait qu'un tour. Il s'est lancé à sa poursuite avec force aboiements et il est venu butter dans les jambes de Rosaire. Rosaire, déséquilibré, a voulu s'appuyer sur la statue et plouf : un saint dans le puits ! Il s'est fait un grand silence. On a entendu Joseph dire : ça commence bien ! C'est vrai, ce n'était pas bon signe même si je n'aime pas cette statue, la tête est plus grosse que le corps, mais c'est Saint Melchior quand même... Un malin a murmuré : il ne craint pas l'eau, c'est son élément. Melchior était ermite et s'était établi près d'une source, à deux pas du Grand Rieu, notre rivière. Plusieurs se sont précipités vers le puits, ils se bousculaient... Miracle ! Il flotte ! a crié Prothésie de sa voix de crécelle. Prothésie c'est un suppôt de Notre Seigneur. Elle balaie l'église chaque matin, irait à confesse tous les jours si on la laissait faire, se baignerait dans les fonds baptismaux mais on la connait surtout pour le venin de sa langue. Monsieur le curé a soupiré et expliqué que non, le doigt de Dieu n'était pas sur nous cette fois ci, la statue ne pouvait que flotter puisqu'elle était en bois.

     Rosaire est allé chercher une corde et il est descendu dans le puits. Il s'agissait d'attacher la statue pour la repêcher. Ça a pris un bon moment. Rosaire ne sait pas nager et il craignait de tomber à l'eau. Les autres lui criaient comment il fallait s'y prendre et comme ils n'étaient pas d'accord ils se disputaient... Celui qui criait le plus fort, c'était Albin, un feignant que sa mère nourrit. Ça n'a jamais tordu une paille. Rosaire a fini par remonter, ils ont tiré sur la corde et Saint Melchior est réapparu, dégoulinant. Tout de même, je n'aurais jamais pensé le voir prendre un bain...

     Pendant ce temps Joseph avait chargé Culotte. Je l'avais entendu faire à Maria, sans toutefois élever la voix, quelques réflexions aigre-douces.

     - Jésus Marie mais je rêve ! Je ne te savais pas une telle garde-robe ! Ma parole, nous allons devoir faire deux voyages...

     - Vous avez oublié Joseph.

     - Quel Joseph ?

     - On dit Jésus Marie Joseph d'habitude, on cite toute la famille.

     - Quelle importance ? Je te parle de ton bagage.

     - J'ai pris le strict nécessaire.

     - Moi aussi. J'ai un sac et toi tout un barda ! Nous n'avons pas les mêmes nécessités !

     - Certes non. C'est que je travaille moi Monsieur !

     - Tu travailles ?

     - Qui va financer le voyage ?

     - Et alors ?

     - Et alors, Monsieur le dur de la comprenelle, je dois tenir mon rang ! 

     - Ton rang ? Quel rang ?

     - Je dois gagner plutôt gros, non ? Les auberges ne sont pas données. Nous sommes trois, il faudra payer aussi pour l'âne. Sans compter Amen qui ne peut pas faire maigre tous les jours. Je ne peux pas me contenter d'une aumône. Je dois être désirable et pour ça il me faut mes toilettes. Je vais être chère ! 

     Joseph s'est inquiété.

     - Tu vas augmenter tes tarifs ?

     - Et comment ! Je serai l'étrangère. La nouveauté a un prix. A Montialoux je faisais partie des meubles : fini !

     - Mais enfin... Maria tu es, Maria tu restes !

     - On paie les souillons pour des souillons ! Je m'en vais la leur jouer princesse, je vais pas être donnée ! 

     - Il te vaudrait pas mieux davantage de clients qui paient un peu que juste quelques clients qui paient le prix fort ? Cent moutons qui rapportent un peu, c'est toujours mieux que dix moutons qui rapportent beaucoup !

     - Et allez ! Roulez ! C'est Maria qui s'y colle ! Non mais vous vous rendez compte ? Je vais marcher toute la journée, me vendre pour le nourrir et monsieur m'explique que dix sans le sou valent mieux qu'un riche ! Qu'est ce qu'il faut pas entendre !

     - Mais enfin Maria, as-tu pensé à tes habitués ?

     - Bien sûr mais vous vous êtes assez vanté de ne pas être pauvre... 

     Il n'a rien répondu. Il a repris sa place dans la procession qui s'ébranlait. Soudain Culotte a sauté dans l'enclos de Toinette, l'ânesse du rémouleur, qui nous regardait passer. Il voulait lui conter fleurette. Des bagages sont tombés. Joseph est allé le chercher, l’œil mauvais. Il a réajusté le bât, mal étouffé un juron en voyant que sa gourde s'était débouchée et se vidait doucement. Du vin comme ça, que jamais j'en avais goûté le même, il a dit. Si c'est pas un malheur ! Culotte n'en menait pas large.

     Nous sommes finalement repartis. Saint Melchior dodelinait de sa grosse tête, l'air vibrait de cantiques, Monsieur le curé bénissait à tour de bras.

     Aux Fourches, sous le gibet, ils se sont un peu embrassés, Hortense a fait à voix basse ses dernières recommandations à Guillaume, Joseph a bombé le torse en assurant qu'on pouvait lui faire confiance, il saurait nous conduire à Paris. Les hommes ont lorgné Maria, soudain inquiets. Elle allait leur manquer... Culotte pensait à Toinette et ruminait mauvais. C'était pas le moment, je lui ai dit. Quand Christ a dit aimez vous les uns les autres, il n'a pas précisé d'horaire. Voilà ce qu'il m'a répondu, il était franchement de mauvaise foi !

     Ils ont repris Saint Melchior, leur croix et leurs bannières, les porteurs ont soulevé le dais et ils s'en sont allés vers la rivière. Nous, nous avons suivi le grand chemin. Nous avons cessé de les voir, cessé ensuite d'entendre leurs chants, nous nous taisions : nous étions partis.

 

10.Où Monseigneur se révèle fin cavalier...

 

     Nous étions en vue de Château Neuf quand nous croisâmes le convoi. Deux bœufs placides tiraient une lourde charrette sur laquelle trônait une grande caisse de bois percée de ce qui ressemblait à une fenêtre. Une mule suivait, harnachée et sellée, menée par un moinillon maigre encapuchonné de bure. Un vieux curé guidait l'attelage. Il nous jeta en réponse à notre salut un « la paix soit avec vous » qui tenait du crachat.

     Puis quelque chose bougea dans la caisse, cogna à la cloison, l'attelage s'immobilisa, la mule également, le vieux s'appuya sur son aiguillon et le moinillon grimpa sur la charrette. Il ouvrit une porte sous nos yeux ébahis. Un homme bien en chair s'extirpa péniblement de cette cabane sur roues. Le moinillon apporta un escabeau. L’apparition était toute vêtue de violet, très grasse et rubiconde de visage.

     - Je suis votre évêque, nous dit-il.

     Guillaume tomba à genoux. Maria et Joseph s'inclinèrent. Culotte lorgnait la mule. J'étais fasciné par la croix pectorale qui brillait comme un soleil. L'évêque tendit à Guillaume sa bague à baiser et le pria de se relever.

     - J'aimerais te parler, mon fils. Viens-tu de Montialoux ?

Guillaume, saisi, ne répondait pas. Il finit par bredouiller un vague assentiment.

     - Oui, Monseigneur, dit Maria.

     - Y habitez-vous ?

     - Certes.

     - Vous allez m'éclairer ma fille. Que savez-vous de ce soi-disant miracle dont la rumeur et mes abbés me rebattent les oreilles ?

     Guillaume s’avança et murmura : Dieu mais Maria ne le laissa pas continuer.

     - Des mal-pensants Monseigneur ont lancé cette rumeur pour se moquer de Monsieur le curé. Ils ont voulu s'amuser, que Dieu leur pardonne.

     - Dieu n'a pas de conseil à recevoir de toi ma fille. Il sait ce qu'il a à faire. Des mal-pensants dis-tu ?

     Il s'adressa derechef à Guillaume.

     - Qu'en dis-tu toi, mon fils ?

     - Dieu...

     De nouveau Maria s'interposa.

     - C'est un simple Monseigneur. Il est sourd et à peu près muet aussi. Nous le conduisons au couvent de la Providence à Clermont-Ferrand : sa tante y est mère abbesse. Elle a proposé de le prendre en charge en échange de menus services.

     Mais Monseigneur ne l'écoutait plus. Il s'était approché de la mule qui broutait.

     - Je vais monter un moment Margot pour changer. Ces voyages sont d'un pénible ! Ah Montialoux... Montialoux... Cette paroisse me fait bien du tracas !

     Il se tourna vers Joseph.

     - Quel est ton métier mon fils ?

     Maria répondit :

     - Bûcheron.

     - Laisse-le parler ! Tu as la langue bien pendue ! Ne me dis pas que lui aussi est muet ! Bûcheron... Fais-moi voir tes mains. Certes ce sont des mains de travailleur. Encore qu'on pourrait penser qu'elles ont délaissé la cognée depuis bien des années... Mais bon... C'est que je dois faire comparaître devant ma juridiction un homme d'âge dont on dit qu'il s'est essayé à la fausse monnaie. Oh très mal imitée à ce qu'il paraît. Un enfant ne s'y tromperait pas... Un peu maquignon, adepte de l'eau de vie. Un ancien soldat. Le connaitriez-vous ?

     Maria secoua la tête.

     - Il n'est pas de Montialoux !

     - J'ai également à voir, poursuivit l'évêque, une jeune femme qui vit de ses charmes. Oh nous ne lui lancerons pas des pierres. Nous nous efforcerons de la remettre sur le droit chemin. Peut-être la menacerons nous de l'index, la pécheresse... Votre curé s'en plaint régulièrement et n'en vient pas à bout... Vous la connaissez bien entendu ?

     De nouveau Maria secoua la tête.

     - Elle a quitté le village voilà bien des années, Monseigneur. Monsieur le curé a parfois tendance à... Je ne voudrais pas lui manquer de respect mais il met présent et passé dans un même sac, il secoue et il ne s'y retrouve plus...

     - Allons bon ! Mais c'est grave ! A t'entendre : pas de miracle, pas de faux monnayeur et pas de prostituée ! Je n'en crois pas un mot !

     Le moinillon avait apporté l'escabeau, l'évêque avait fini par monter sur sa mule et il nous regardait de là-haut avec colère. Il s'adressa à Guillaume :

     - Ce jeune homme ne me mentira pas, lui. Qu'en est-il ?

     Maria prit encore les devants.

     - Monseigneur je vous dis qu'il est simple !

     Je me suis approché de la mule et je l'ai mordue au jarret. J'ai évité la ruade de justesse, merci maman. Elle a fait un tel bond en avant que je ne comprends toujours pas comment Monseigneur n'est pas tombé. Elle a trotté, tenté un galop et fini par s'arrêter au loin. Le moinillon est monté sur la charrette, le curé a piqué les bœufs, l'attelage s'est ébranlé. Là-bas, Monseigneur faisait de grands gestes, ça n'avait pas l’air d'être des bénédictions.

     - Qu'est ce qui t'a pris Amen ? m'a dit Joseph... Mais enfin ! Qu'est ce qui t'a pris ?

     Mais Maria m'a souri.

     - T'es un bon chien, Amen. On peut compter sur toi !

 

11. Où Joseph sauve la vie à un pauvre bougre de colporteur.

 

      Les premiers jours tout alla pour le mieux. Ils avaient apporté de pleines musettes de provisions et nous ne manquions de rien. Même votre serviteur.. Le soir, ils s'arrêtaient à l'auberge et Guillaume réglait l'addition.

     Il m'arrivait bien de surprendre entre Joseph et Maria un échange de regards qui m’en disait long. Visiblement Maria n'ayant pas pour le moment à monnayer ses charmes se moquait de Joseph et le repoussait chaque soir. Ta bourse est pleine ? elle lui faisait. Il faudra patienter encore un peu... Lui ronchonnait. Je l'entendais lui dire : l'argent des moutons ne durera pas toujours...

     Nous avancions. Ils se faisaient passer pour des pèlerins en route pour Paris. C'est Joseph qui expliquait. Un riche propriétaire qui avait beaucoup à se faire pardonner avait fait sur son lit de mort le vœu de financer un pèlerinage aux Saints Innocents, à Paris. J'enverrai quelqu'un avait-il dit à son curé, je m'y engage. Il n'avait pas voulu entendre parler de don à l'église. L'autre pourtant avait insisté. Non ! Un pèlerinage. Il offrait un pèlerinage et n'en démordait pas. Un têtu. Puis son état avait empiré. Il avait doublé la mise. Deux personnes , Monsieur le curé, vous me les trouverez, je paierai les frais et leurs journées. Quand il avait senti le souffle des enfers, le tout dernier jour, il était allé jusqu'à trois, devant le notaire convoqué d'urgence. Et ils s'était éteint dans un râle.

     Voilà pourquoi Maria, Guillaume et Joseph se rendaient à l'église des Saints Innocents. Il vivait quinze jours de plus, ajoutait Joseph, il envoyait un régiment ! Mais pourquoi à cette église là ? demandaient les gens, à la veillée. Et là Joseph expliquait que ce vieillard était convaincu que sans sa garce de femme il aurait été un brave homme. Il disait garce... Elle l'avait manipulé pendant cinquante ans et lui avait fait faire pis que pendre... Mais lui se savait innocent. Qu'ils aillent le leur dire, au Saints de cette église, ils savent ce que c'est, ils comprendront et plaideront ma cause. Il espérait s'en tirer avec du purgatoire.

     Là, Joseph sortait les certificats. Monsieur le curé en avait donné un à chacun. Ils étaient pèlerins de profession. Il faut bien gagner sa vie, ajoutait Joseph. C'est un métier difficile mais on travaille pour Notre Seigneur et il nous en tiendra compte. Il pérorait.

     Guillaume priait la plupart du temps ce qui faisait dire aux gens que celui-là au moins était consciencieux. Il faisait bien son travail.

     Maria les impressionnait beaucoup. Ils lui faisaient des politesses. Vous n'êtes pas tout à fait en religion, ils lui disaient. Si mais seulement jusqu'à Paris elle répondait. Ils pensaient tous que c'était bien dommage mais n'insistaient pas. Peut-être au retour... disait-elle aux quelques uns qui la serraient de trop près.

     Tout allait donc bien et nous cheminions tout à nos pensées quand nous entendîmes les cris.

      - Miserere Dominum !

     Nous levâmes la tête et nous le vîmes, tout en haut d'un hêtre gigantesque. Nous nous attroupâmes au pied de l'arbre. Il continuait à crier : Miserere ! Miserere ! Levez-vous de là que je me jette ! Joseph fit un bond en arrière et emmena Culotte. Je me mis prudemment de côté. Maria engagea le dialogue :

     - Ne saute pas ! Tu serais damné ! Descends !

    - Je le sais bien que je me damne ! Miserere Seigneur Pitié ! Levez-vous que je saute !

      Et Guillaume de s'y mettre.

    - Descends mon frère, viens te confier à nous, nous t'aiderons !

     Et l'autre là-haut de réciter des paters, des avés et son acte de contrition... Ça durait.

     Tellement que Joseph a perdu patience.

    - Saute une bonne fois et qu'on n'en parle plus ! On a de la route à faire nous !

    - Qui veut que je me fracasse au pied de cet arbre ?

    - Moi !

    - Et tu es ?

    - Peu importe. Là où tu vas, que ce soit enfer ou paradis, mon nom ne te sera d'aucune utilité...

    - Tu oublies le purgatoire.

    - Au purgatoire non plus.

    - Tu veux que je saute ?

    - Oui !

    - Alors je ne sauterai pas, c'est moi qui décide, pas toi.

     Et il est descendu.

    C'était un brave homme de colporteur au désespoir depuis que son chien était mort. Je n'en croyais pas mes oreilles ! Tellement de chagrin pour un chien... Les hommes que j'avais connus auraient pensé d'abord : un de moins à nourrir. Ils auraient vu le profit avant la perte. Sauf peut-être Guillaume. Et encore pas sûr. Lui était très malheureux. Et puis j'ai compris. Son chien tirait la carriole. Il nous l'a montrée, bien cachée dans un taillis.

    - Avant j’avais juste une hotte mais les reins m'ont fait défaut, ils n'ont pas suivi. Je souffrais le martyre, Jésus qui portait sa croix. Alors j'ai pensé à une carriole. Je poussais, mon chien tirait... Ah on en a vu du pays !

   Il vendait de quoi plaire aux femmes et s'est vanté à Joseph de ses bonnes fortunes.

    - Que veux-tu quand elles voient mes rubans et mes dentelles elles en sont toutes alanguies. Alors j'en profite. Quelquefois, pour achever de les décider, je leur fais le coup de la ristourne. J'annonce un tarif majoré, je le baisse pour leurs beaux yeux, c'est dans la poche.

     Il avait le sens du commerce.

     Soudain il a remarqué Culotte.

     - Dites, votre âne ne serait pas à vendre des fois ?

     Guillaume lui a expliqué que nous ne pouvions pas nous en séparer, nous en avions besoin pour porter nos bagages.

     - Même à prix d'or ?

     - Tu as de l'or ? lui a demandé Joseph.

     - C'est manière de dire mais je suis prêt à vous le payer un bon prix.

     Guillaume a été ferme.

     - N'en parlons plus mon ami, Culotte n'est pas à vendre.

     Je pensais qu'il allait remonter à la cime du hêtre tellement il faisait triste figure. J'en souriais dans mes moustaches quand j'ai entendu :

     - Et le chien ?

     - Quoi le chien ?

     - Donnez-moi le chien.

    Je ne souriais plus du tout.

    Joseph flairait une bonne affaire et m'évaluait du coin de l’œil.

    - Il n'est pas à donner mais

    Guillaume l'a interrompu.

    - Il n'est ni à donner ni à vendre. C'est un chien de compagnie. Il est censé être un peu chien de garde aussi mais en aucune manière chien de trait !

    Il a juste dit : dommage...

     Je ne l'aimais pas, ce colporteur. Je me pensais : monte à ton hêtre !

     Nous l'avons accompagné jusqu'à Malassagnes, un hameau où il avait ses habitudes. Ils l'ont aidé à tirer la carriole. Joseph a profité d'une halte pour le prendre à part.

 

12.La dent de Saint François.

 

     -Tu n'aurais pas des fois dans ton barda...

     Il s'est gratté la tête, il hésitait.

     - Quoi donc ? Je peux t'avoir à peu près tout ce que tu peux désirer.

     - C'est notre curé...

     - Quel curé ?

     - Notre curé. Il voudrait...

     En matière de religion, j'ai un assortiment très complet. Qu'est ce qu'il veut, votre curé ?

     - Une relique. Une relique pour notre église.

     - Pas de problème. Je peux t'avoir ce qui se fait de mieux. L'ami qui me fournit en reliques est de toute confiance.

     - Qu'est-ce que tu me conseilles ? C'est que je n'y connais rien, moi...

     - Une relique doit avoir de la présence. Même hors écrin elle doit interpeller. Le mieux c'est un squelette mais ce n'est pas donné. Prends un os, ça parle, un os.

     - C'est mieux qu'un cheveu, c'est sûr.

     - Y a les dents aussi. Tiens, justement, il se trouve qu'il m'en reste une ! Tu es verni toi ! Et pas n'importe laquelle, une canine de Saint François d'Assise.

     - Tu en as une ?

     - Sûr.

     - Saine ?

     - Il ne faut pas trop en demander. Il faudra simplement la présenter de biais.

     - Authentique ?

     - Je crains l'enfer, mon ami. Vendre une dent quelconque et l'attribuer à Saint François ne me serait pas pardonné. Des siècles de siècles de tourments ? Très peu pour moi. C'est trop long !

     - D'où tu la tiens cette dent ?

     - Ma sainte mère, Dieu l'ait en sa miséricorde, en avait hérité. C'est une relique de famille. Un de mes ancêtres avait sauvé son seigneur de la noyade un jour de crue de la Tiretaine. C'était sa récompense.

     - Elle ferait des miracles ?

     - Elle a fait des miracles ! Cette dent c'est un sauf conduit de réussite.

     - On ne peut pas dire que tu t'en sois bien tiré...

     - Détrompe-toi. Je suis en paix. Pauvre mais en paix. Un homme heureux.

     - Hier, à la cime de cet arbre tu ne m'avais pas l'air si heureux que ça.

     - Dieu m'éprouvait... Mais cette dent, à vrai dire, c'est surtout un gage de bonne santé. Je n'ai jamais été malade.

     - Je ne te crois pas. Si c'était vrai tu ne la vendrais pas.

     - J'en ai une autre, une molaire. Et puis tu m'es sympathique, tu m'as plu tout de suite. Je le fais pour toi.

     - Et tu en demandes ?

     - Aïe aïe aïe...

     - C'est à dire ?

     - Plus que ça...

     - Plus que quoi ? Tu n'as rien dit.

     - Si tu penses t'en tirer avec un écu, tu es dans l'erreur.

     - Alors combien ?

     - Le double.

     - Mais le double de quoi ?

     - Deux écus et elle est à toi.

     - Aïe...Aïe... Aïe... Montre la moi.

     Il a fouillé longtemps dans sa besace et a finalement brandi une dent, enfin ce qu'il en restait.

     - Mais elle est pourrie !

     - Saint François a eu une vie difficile, on ne pouvait pas s'attendre à ce qu'il ait des dents de jeune homme. Cette carie tu vois, c'est une preuve d'authenticité, comme qui dirait un certificat.

     Je voyais bien que Joseph hésitait.

     - Attends-moi un moment. Je dois me procurer l'argent. Donne-moi cette dent, je reviens.

     - Les sous d'abord.

     - Donne je te dis, ce n'est pas à moi à financer les reliques, on a pris Maria pour ça.

     Il a couru s'asseoir près de Maria.

     - Maria il me faut deux écus.

     - Qu'est ce que tu dis ?

     - Je te dis que j'ai besoin de deux écus.

     Maria s'est moquée de lui.

     - Tu veux t'offrir un cheval ou une comtesse ?

     - Tais-toi et donne moi deux écus. Nous pourrons rentrer à Montialoux aujourd'hui même.

     - Tu es fatigué Joseph. Tu avais peut-être raison, marcher du matin au soir à ton âge...

     - Je vais très bien mais il me faut ce deux écus.

     - Pour quoi faire ?

     - J'ai la relique.

     - Quelle relique ?

     - Une dent de Saint François d'Assise. Nous pouvons rentrer, fini Paris. C'est monsieur le curé qui va être content.

     Maria s'est mise à rire.

     - Ce fou t'a vendu une dent de Saint François ? Il est fort ! Fais voir.

     Elle a regardé la dent, puis Joseph, puis de nouveau la dent.

     - Joseph ?

     - Quoi ?

     - C'est une dent de chien.

     - Tu crois ?

     - Mais oui... Où tu as vu des canines d'humain aussi grandes ?

     - Y a bien les géants...

     - Si Saint François avait été un géant, ça se saurait. Et puis tu sais Guillaume n'aurait jamais voulu.

     - D'une dent de Saint François ?

     - Non, retourner à Montialoux. Guillaume a un message à transmettre, c'est pour ça qu'on va à Paris.

     - Mais notre curé veut une relique !

     - Oublie ce malade. Et va rendre sa dent à l'autre voleur.

     Il s'est précipité vers Clotaire. L'autre s'est levé d'un bond et a saisi son gourdin. Il était sur ses gardes.

     - Il aboyait ton Saint François ?

     - Comment ?

     - Je te demande si Saint François hurlait à la lune ?

     - Respect, mon frère, respect.

     - Respect ? Je vais t'en donner du respect ! Tiens, la voilà ta dent, c'est une dent de chien ! On ne me la fait pas à moi ! Deux écus !

     - Attends Joseph, écoute moi. Ce sera une dent de loup. Ils les ont enterrés ensemble, le loup et lui, les pilleurs de tombe n'auront pas su faire le tri...

     N'empêche, Joseph lui a battu froid jusqu'à Malassagnes, il avait tombé l'huile...

 

 

 Suite jeudi 3 avril Amen page 2