Nouvelles d'avant.

 

 

La croix de Courbadou.

 

Le père m'avait pris pour pousser la vache. Nous la menions au taureau du Mas Perdu.

La nuit tombait.

En arrivant à la croix de pierre, au carrefour de Courbadou, le père se signa.

- Tu ne fais pas le signe de la croix?

La voix était lourde de reproche.

Je fis à mon tour le signe de croix.

- Tu sais, cette croix, la mémée Cécile en parlait souvent.

- Qui c'était papa la mémée Cécile?

Mes grands mères s'appellent Marie et Berthe.

- Une femme qui aidait les dames à accoucher.

- A quoi?

- A faire les bébés.

Il s'arrête pour rallumer sa pipe, il protège le fourneau d'une main, la grande flamme du briquet en cuivre

tremblote en éclairant son visage. La vache tire sur la corde.

Nous repartons.

- Et pourquoi elle en parlait de cette croix la mémée Cécile?

- Elle avait vu des choses.

- Qu'est ce qu'elle avait vu?

Je marche à côté de lui en laissant trainer le bout de mon bâton.

- Arrêtes avec ce bâton!

- Mais je fais un serpent! Qu'est ce qu'elle avait vu?

Il va raconter. Il réfléchit.

- Une nuit on lui a fait dire d'aller vite à Ancelpont pour aider une femme en mal d'enfant.

Quand elle est arrivée à la croix, elle a vu de la lumière.

J'imagine une ampoule et un abat jour blanc, comme au plafond de la cuisine.

- Comme du feu. Y avait comme du feu au pied de la croix, des flammes. Et puis une pelle et une pioche.

Je pense au cantonnier qui entretient les fossés et dont on s'amuse à cacher la brouette.

Il avait dû mettre le feu à des genêts près de la croix et la pelle et la pioche, c'étaient ses outils...

Le père prend son temps.

- Cette pelle et cette pioche dansaient. Et puis elle a vu les enfants.

Je m'arrête, saisi.

- Quels enfants?

- Des enfants tout nus qui l'appelaient en pleurant. C'est ma maman! Non, c'est la mienne!

Elle est passée vite, sans s'arrêter. Elle le racontait tout le temps.

- Et qui c'était ces enfants?

- Des enfants sans baptème, des anges malheureux.

Je n'avais jamais pensé qu'un ange puisse être malheureux. Sur les images ils souriaient

toujours les anges, et même en statue ils avaient l'air heureux, même sur les vitraux, à l'église.

- Des enfants perdus?

- Des enfants morts.

Il se tait.

Je me retourne mais on ne voit plus la croix, elle est loin derrière nous à présent.

Retour.

Il ferait nuit noire sans la lune.

Je marche derrière la vache, vaguement inquiet, nous approchons de la croix.

Et voilà que le père s'arrête pour rallumer sa pipe une fois de plus et que la vache s'échappe. On l'entend galoper sur le chemin de terre. Il pousse un juron et s'élance derrière elle.

J'aurais dû courir aussi, c'est trop tard, ils sont loin.

Résolument, je prends à droite, à travers bois. Tant pis, je ferai un détour. Je ne veux pas que les enfants m'appellent.

Bien sûr la lune a disparu. Je connais ces bois comme ma main, ils sont à nous, Las Chians on les appelle. Le bois d'en haut et le bois d'en bas. Même qu'il y a des champignons, surtout sous le tertre.

Je ne saurai jamais quel animal s'est enfui brusquement. J'ai hurlé et je me suis mis à courir. Et j'ai couru, le cœur battant, en ne pensant à rien d'autre qu'à partir le plus loin possible, le plus vite possible, et même quand je suis tombé dans la fontaine, je me suis relevé et j'ai continué à courir. Je me suis arrêté près des premières maisons du village, hors d'haleine. J'étais sauvé.

Arrivé chez nous la vache était attachée à l'étable, la table était mise. J'avais les pieds mouillés mais je n'ai rien dit. Personne n'a vu que j'avais pleuré.

 

 

 

 

 

Date de dernière mise à jour : 18/11/2011